Plusieurs centaines de kilos de cristaux d’hafnium ont disparu dans la nuit du 21 au 22 octobre de l’usine Framatome de Jarrie, au sud de Grenoble. Le parquet de Grenoble évalue le préjudice à plusieurs millions d’euros et a ouvert une enquête préliminaire. Pour les industriels, l’affaire dépasse le fait divers : elle met en lumière un métal rare, une filière très concentrée et un site que la France ne peut pas facilement remplacer.
Plan de l'article
Ce que l’on sait du vol #
Selon la dépêche AFP reprise par Connaissance des Énergies, le parquet de Grenoble a annoncé le lundi 26 octobre l’ouverture d’une enquête préliminaire pour un « vol massif d’hafnium ». La section de recherche de la gendarmerie de Grenoble en est chargée. Quatre véhicules, dont un 4×4, qui ont pu servir aux voleurs, ont été retrouvés incendiés dans le département. Aucune interpellation n’avait été annoncée à ce stade.
Framatome a déposé plainte le 27 octobre. L’entreprise affirme que ses caméras et ses agents de sécurité ont repéré l’intrusion immédiatement. Elle assure aussi que l’atelier touché a repris son activité et que l’approvisionnement de ses clients n’est pas affecté, comme le rapporte La Clé publique.
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Un site déjà visé à plusieurs reprises
Ce n’est pas la première alerte. En juillet, les enquêteurs ont trouvé au domicile d’un salarié du site plus de 150 kg d’hafnium, évalués à plus de 1,5 million d’euros, ainsi que 500 000 euros en liquide. Le salarié a été mis en examen puis écroué. En juin, le député du Puy-de-Dôme Julien Brugerolles avait évoqué, dans une question au gouvernement, cinq autres vols commis sur le même site depuis 2019. Ces faits sont rappelés par l’AFP. Ils ne disent rien des auteurs du vol d’octobre, que l’enquête doit encore identifier.
L’hafnium, un sous-produit devenu stratégique #
L’hafnium n’a rien d’un métal grand public. On le trouve toujours associé au zirconium dans les minerais, et les deux éléments se ressemblent tant sur le plan chimique qu’il faut une étape de séparation poussée pour les isoler. L’usine de Jarrie produit d’ailleurs les deux : de l’hafnium et du zirconium destiné à l’industrie nucléaire.
Ses deux propriétés expliquent sa valeur. Il résiste à de très hautes températures, ce qui lui vaut une place dans certains superalliages des moteurs d’avion. Il absorbe aussi très bien les neutrons, d’où son emploi dans les barres de commande des réacteurs nucléaires, qui servent à piloter et arrêter la réaction. En revanche, l’hafnium n’est pas fissile et ne constitue pas un combustible nucléaire.
Une filière étroite, sans prix affiché
Le marché de l’hafnium est étroit et opaque. Il n’existe pas de cours public : le métal se négocie directement entre producteurs et utilisateurs, à un prix qui dépend de sa pureté et de sa forme. L’hafnium figure par ailleurs sur la liste européenne des biens à double usage, ce qui encadre ses exportations hors de l’Union.
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Jarrie est le seul site français à produire et purifier ce métal. D’après des estimations européennes portant sur 2012-2016, citées par La Clé publique, la France assurait alors environ 49 % du traitement mondial, contre 44 % pour les États-Unis. Ces chiffres sont anciens, mais ils montrent à quel point l’offre mondiale repose sur une poignée d’usines.
Ce que l’affaire dit de la sécurité des sites industriels #
Le site de Jarrie est classé Seveso seuil haut, un statut lié aux produits chimiques qu’il met en œuvre. Ce classement impose des règles strictes pour prévenir les accidents, mais il ne protège pas d’office contre la malveillance. La valeur au kilo d’un métal comme l’hafnium en fait une cible, au même titre que le cuivre des chantiers ou les métaux précieux des pots catalytiques, à une autre échelle.
Pour un industriel, la leçon porte sur la gestion des stocks de matières à forte valeur. Un lot de quelques centaines de kilos représente plusieurs millions d’euros et tient dans un véhicule. Le contrôle des accès, le suivi des quantités en cours de fabrication et la traçabilité des lots deviennent alors aussi importants que la qualité du procédé. Le vol découvert en juillet chez un salarié rappelle aussi que le risque peut venir de l’intérieur.
Le débouché, grande inconnue de l’enquête
Reste la question qui intrigue : à qui revendre un tel lot ? Aucun acheteur n’a été identifié. Les hypothèses d’un acheteur spécialisé ou d’un intermédiaire sont évoquées, sans être établies. Aucun élément public ne montre que les cristaux ont quitté la France ni qu’ils visent un usage militaire. Le parquet ne parle ni d’espionnage ni de sabotage. Les matières fissiles comme l’uranium enrichi relèvent d’un autre régime de contrôle, et rien ne relie ce vol à ces matières.
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Une usine déjà sous pression #
Le vol intervient alors que l’usine de Jarrie traverse une période délicate. L’Usine Nouvelle la décrivait comme un pilier des activités de Framatome, « en zone de turbulences » depuis l’arrêt de son voisin chimiste Vencorex. Pour Framatome, l’enjeu est double : sécuriser un site clé pour la production de zirconium et d’hafnium, et rassurer des clients du nucléaire et de l’aéronautique qui ne disposent que de peu d’autres fournisseurs.
Les prochaines semaines diront si l’enquête permet de remonter la filière de revente. Pour l’industrie française, l’épisode rappelle qu’un procédé rare et maîtrisé sur un seul site fait aussi de ce site un point de vulnérabilité.




